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La rue du Bignon à Villaines la Juhel

10 Janvier 2016 , Rédigé par Bernardino Publié dans #Chroniques des années 50

Au moment où j'ai terminé la mise en ligne du précédent article intitulé "Vive la photo"... je me suis demandé si...

Si quoi?

Parce que j'évoque à maintes reprises la rue du Bignon, celle qui m'a vu naître un lundi 20 novembre 1944... jour de marché.

La rue du Bignon à Villaines la Juhel

 

J'étais persuadé que j'avais mis à votre disposition l'article que je lui avais consacré dans mon petit ouvrage intitulé "Chroniques des années 50 en Mayenne"... article qui avait été repris plus tard dans un numéro de l'Oribus...

 

http://bernardino.over-blog.net/tag/chroniques%20des%20annees%2050/

 

Et en épluchant ce blog, je me suis rendu compte qu'il n'en était rien! J'avais omis de vous faire partager "mon territoire".

 

Alors je tiens à réparer cet oubli, en vous offrant "ma rue du Bignon".

 

Vous en souhaitant bonne lecture!

Ma maison natale... aux volets fermés sur ce cliché.

Ma maison natale... aux volets fermés sur ce cliché.

Vue sur le séchoir de la rue Fosse-Dodin, en face la maison de mes grands-parents.

Vue sur le séchoir de la rue Fosse-Dodin, en face la maison de mes grands-parents.

La rue du Bignon, avant l'aménagement du mur place des Halles.

La rue du Bignon, avant l'aménagement du mur place des Halles.

La rue du Bignon

 

« J'avais franchi les Monts qui bornent cet Etat,
Et trottais comme un jeune Rat
Qui cherche à se donner carrière… » La Fontaine

 

Villaines la Juhel possède sa « rue du Bignon ».

Lorsqu’on se pose la question de savoir pourquoi elle est ainsi nommée… on obtient quelques réponses du genre : Bignon vient du gaulois "bugnon" (tronc d'arbre) ou de "burria" (source jaillissante).

J’ai beau remonter au plus loin de ma mémoire, jamais je n’ai rencontré de tronc d’arbre ou de source jaillissante… Mais peut-être que, dévalant la rue de la Fosse Dodin…

C’est dans la rue du Bignon qu’habitait ma famille lorsque je suis né. Et tout naturellement, elle a constitué mon premier univers, elle a été la source… de mes premières explorations, de mes premières découvertes.

Les jours de foire ou de marché, j’ai le souvenir des longues files noires de charrettes dételées, imbriquées les unes aux autres par leurs timons reposant au sol.

Mais l’une des toutes premières découvertes est d’origine sonore, lorsque monsieur Coulange, le voisin de mes grands-parents revenait avec sa voiture automobile, qu’il klaxonnait puissamment devant le portail, et qu’il criait, à l’adresse de son épouse : « Louiiiise ! »

La femme arrivait alors en trottinant promptement, ouvrait les deux battants du portail de bois, et notre expert (géomètre ou comptable, je ne sais plus) faisait alors entrer son véhicule qui pétaradait en escaladant le léger raidillon. A propos de cette voiture noire, je me demandais bien ce que pouvait vouloir dire « moteur flottant » !!! Le sais-je maintenant un peu mieux ?!

Lorsque j’eus le droit de quitter seul le logis maternel, j’eus la possibilité de découvrir d’autres particularités. Mon « Etat » se bornant à la seule rue du Bignon.

Descendant en direction d’Averton ou de Courcité, on trouvait sur la droite un immense atelier de ferronnerie au plafond d’une hauteur impressionnante, puis dans le virage, une boutique de matériel agricole, avec une enseigne Mac Cormick. En face, les pompes à essence « Azur » du garage Tireau. Curieuses pompes aux allures d’extra-terrestres avec leurs deux tubes de verre qu’un balancement du levier remplissait en alternance. Un « schplock » suivi d’un « pchhhhhuuu » et la bonbonne déversait alors 5 litres d’essence à chaque fois. En regardant vers Averton on apercevait la chapelle du « Fourneau ». Remontant la rue côté droit, l’atelier d’un charron jouxtait le garage où travaillait mon oncle Gabriel… Plus haut, je restais planté devant les portes vitrées qui abritaient la menuiserie aux douces senteurs de bois dans laquelle travaillait Monsieur Leroux. C’était un petit homme dont l’importante calvitie me surprenait. Il vivait au milieu d’un tas de copeaux frisottants, et lorsqu’il mettait en route son impressionnante scie à ruban ou sa dégauchisseuse, je détalais rapidement. Dans l’angle de la rue formé avec la «Fosse Dodin » la vitrine du tailleur Letourneux était comme un poste d’observation aux multiples vitres. Il déménagea plus tard pour s’installer Grande-Rue.

En face, la maison de mes grands parents. C’est là que, les soirs d’été, mon grand-père prenait plaisir à sortir des chaises sur le trottoir. Et il s’asseyait à califourchon, ses bras prenant appui sur le dossier. Forcément, je l’imitais !

De ce poste d’observation, on pouvait voir un peu plus haut, à droite en remontant, le grand hangar de la famille Peslier, puis une petite épicerie… Plus haut encore, le café de Madame Lenormand, maison à plusieurs étages où l’on allait jouer au billard dans une salle située au second. Salle qui empestait la fumée refroidie. Gentille Madame Lenormand, qui nous laissait jouer plus longtemps que ne le permettait la modique somme que nous lui avions donnée pour accéder au billard.

Encore en remontant, les senteurs appétissantes qu’exhalait la boulangerie tenue par Madame Colin. Quelques marches à gravir permettaient d’accéder au royaume des sucettes « Pierrot Gourmand ».

C’est à cet endroit que la rue décrochait pour donner accès à une ruelle débouchant rue d’Alençon. Rue Robillard donc, on trouvait de nombreuses arrière-boutiques pour lesquelles les vitrines donnaient sur la place des Halles. Celle d’un épicier se trouvait tout en haut, et elle fleurait bon l’huile, le vin, le sel. Mais c’est surtout l’abattoir du boucher qui m’impressionnait. Il n’était pas rare d’entendre crier un animal qu’on égorgeait ; la vue du sang me figeait, et selon le moment du sacrifice, les odeurs y étaient très diverses… Je n’ai jamais pu supporter très longtemps ce spectacle…

Vite je déboulais vers le grand magasin de vêtements dont la vitrine imposante et la mezzanine intérieure me semblaient constituer le symbole du grand chic parisien… les différents tissus glissaient leurs parfums sous la porte et ils parvenaient jusque dans la rue.

Ayant à cet endroit atteint la limite de mon rayon d’action, je pouvais alors entamer la descente.

Mais il me fallait tout d’abord m’arrêter longuement en face, devant la vitrine du grand bazar. Boutique que tenait Maria Watbled. Ce nom à la consonance étrange me faisait imaginer de lointains voyages afin de découvrir son origine. Mais combien d’heures ai-je pu passer le nez collé au carreau ? Et quand j’avais la chance d’entrer dans cette caverne d’Ali Baba, c’était l’émerveillement total. C’est là que j’eus mon premier masque, mon premier fusil à flèches, ma première toupie ronflante, mon premier train électrique avec ses gros rails à trois brins. J’eus aussi un sous-marin, que je perdis à Chérancé lorsqu’il ne ressortit pas des buses passant sous la route en face la ferme Le Pin…

C’est dans ce bazar-là aussi que j’allais souvent acquérir les petites boîtes de « capsules », les fameuses amorces de couleur violine que l’on faisait péter soit avec un revolver idoine, soit simplement avec un caillou. L’odeur rappelait celle d’une allumette craquée… C’était bien avant qu’on puisse avoir des revolvers actionnant un chapelet d’amorces comme dans une mitrailleuse.

C’est dans ce bazar aussi que j’obtins plus tard un petit avion équipé d’un moteur fusée de marque Jetex… et la voiture, toujours munie du même propulseur, qui tournait en rond arrimée par deux câbles d’acier à un lourd pylône central … Elle a fini sa carrière explosée dans le muret bordant notre maison du bourg à Chérancé !

 

Un tout petit peu au-dessous du bazar Watbled se tenait la graineterie Girard  pour laquelle il fallait descendre quelques marches afin d’entrer. Endroit un peu sombre où les senteurs agréables des semences de blé, d’orge ou d’avoine tentaient de masquer celles que dégageaient les sacs « Potasses d’Alsace » près desquels trônait une bascule au dixième… J’avais parfois le droit d’y monter pour me peser. Mais il ne m’était pas permis de soulever les lourds poids en fonte posés près d’elle.

Toujours un peu plus bas il devait y avoir un artisan peintre… Chez Bréhin...

 

Plus bas encore, le café Bâtard, où l’on allait jouer au ping-foot. Curieux bistrot dans lequel je crois me souvenir d’une forte odeur de… laiterie! Ces gens devaient posséder quelques vaches et vendaient leur production au détail.

 

Deux ou trois maisons encore, et je contournais par la droite le portail de bois afin d’entrer dans la courette où m’accueillait la pompe à bras de mes grands-parents. Grand corps de fonte maigre posé sur un socle de granit, échalas muni d’un balancier qu’il fallait actionner afin de faire remonter l’eau du puits. Une drôle de machine capricieuse qui désamorçait parfois : il fallait alors lui retirer son chapeau et verser de l’eau par en haut ; après quelques vigoureux coups donnés au manche, le piston reprenait son travail. C’est pourquoi, dans la perspective d’une défaillance possible, il était prudent de garder en réserve quelques litres d’eau pure…

En hiver, la coquette risquant de geler, il fallait l’emmailloter avec de la paille et des sacs de jute…

 

La rue du Bignon à Villaines la Juhel

Sur la façade de la maison exposée au soleil courait une vigne : mon grand-père la traitait à la bouillie bordelaise à l’aide d’un lourd pulvérisateur qu’il portait sur le dos. Bien après la disparition de cette treille, le mur a gardé sa parure de vert émeraude en dégradé.

 

Je pourrais ainsi longuement parler de la rue du Bignon. Des Noëls, des fêtes de famille, des veillées devant la cheminée…

Tout comme le souriceau de La Fontaine, j’y ai fait mes premières armes, mes premières découvertes, avant de la quitter pour débarquer à Chérancé. Mais pour mieux y revenir aux vacances scolaires.

 

Je délaissais la « petite » ville de ma « petite » enfance aux horizons limités par les murs… pour découvrir les charmes de la vaste campagne, aux horizons limités seulement par les haies.

 

J’allais alors découvrir un autre monde.

 

Tout aussi passionnant.   

Les Américains arrivent de Courcité... au bas de la rue du Bignon. Eté 1944.  La pompe a essence, je m'en souviens car elle a subsisté de longues années après ma naissance...

Les Américains arrivent de Courcité... au bas de la rue du Bignon. Eté 1944. La pompe a essence, je m'en souviens car elle a subsisté de longues années après ma naissance...

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